Attachement et Humanité

 

 Le point de vue de la Sophia-Analyse

 

 

 

 

Nous trouvons de façon récurrente dans notre clinique la difficulté, voire la peur de s’attacher et dans la clinique de couple la difficulté de se reconnaître attaché…

 

L’attachement ne véhicule plus une idée de bonheur. La peur de la dépendance vécue dans sa version exclusivement négative, opposée à la réalisation de soi et potentiellement lieu de manipulation, occupe toujours plus la sphère  personnelle et sociale…

 

Et pourtant, notre survie et ensuite notre vie, au sens d’épanouissement de nos potentialités, ont largement dépendu de notre capacité à nous attacher au-delà de la blessure et des vicissitudes de notre histoire personnelle

 

L’attachement est donc un moyen essentiel à la possibilité de nous construire comme être humain et en même temps le critère qui témoigne de la réalité de notre Humanité

 

Pour la Sophia-Analyse, les vicissitudes de la vie intra-utérine constituent une source importante de conditionnements pour le développement psychique, affectif et donc  le destin personnel d’un être humain. 

Et cela non seulement en raison de la complexité du programme biologique propre de cette étape primordiale de la vie (telle que nous l’avons développé dans le syllabus), mais aussi en raison des circonstances interpersonnelles défavorables de cette arrivée au monde. C’est de ce sujet-ci que nous allons nous occuper.

Chacun de nous peut suggérer un cadre idéal pour la naissance d’un enfant : par exemple, qu’il soit d’abord le rêve de deux parents; que son identité sexuelle soit celle attendue par les parents ; et, surtout, qu’il arrive à un moment où les parents ont le désir et la possibilité réelle de s’occuper attentivement de lui.

 

Nous allons appeler « blessure » l’ensemble des failles par rapport à ce cadre idéal dans l’histoire d’un enfant particulier. 

 

Par exemple, un enfant « accident » dont on n’a pas eu le temps de rêver ; un enfant malvenu parce qu’il arrive trop tôt ou trop tard ; l’enfant « de la faute » d’une relation transgressive ; les garçons  et les filles manqués ; etc. 

C’est une liste que chaque thérapeute peut malheureusement compléter trop souvent !

 

Si l’on considère tout cela du point de vue de l’attachement, qui est le thème qui nous occupe aujourd’hui, nous pouvons affirmer que la blessure va comporter des limites plus ou moins importantes, selon son envergure, dans l’accueil de l’enfant. Ce manque d’accueil comportera la frustration du besoin fondamental d’attachement de l’enfant, accompagné par l’expérience du non sens : pourquoi m’avoir appelé à la vie, si on ne voulait pas de moi ou si peu de moi ? 

Très souvent cette expérience est à l’origine de l’intérêt adulte pour la philosophie !

 

Un temps important de l’aide psychologique sera dédié à accueillir et éclairer les émotions liées à la blessure. Il s’agira d’aider le patient à recontacter la douleur archaïque souvent refoulée ou cachée derrière une attitude agressive. C’est au fond un temps « de repérage » et « d’attribution » qui  signifie  nommer les émotions  « par leur nom et prénom » et  les relier au contexte particulier de son histoire. 

Le temps et le soin de ce moment  va dissiper l’expérience de « non-sens » qui encombre beaucoup de personnes.

 

Mais Antonio Mercurio, créateur de l’approche sophia-analytique, nous invite à réaliser que l’enfant, avec les premières ébauches de sa liberté, donne aussi une réponse à sa blessure depuis les tout premiers moments de son existence. 

 

La conviction qu’il nous a transmise est que notre vie va être conditionnée plus par cette réponse que par la blessure elle-même.

 

 

La première fonction de la réponse est de limiter voire stopper la douleur. 

 

C’est dans ce sens que nous parlons de « mécanisme de défense ».  Nous allons le  repérer, le  préciser et le justifier . Ce  mécanisme de défense peut être considéré comme le « chef d’œuvre » du bébé confronté avec la douleur.

Mais, ensuite, Antonio Mercurio, nous fait une proposition très originale : ce même mécanisme a aussi une fonction agressive, de vengeance, de destructivité. Dans le jargon de la Sophia-Analyse : tout « mécanisme de défense » est en même temps un « mécanisme d’offense ».

 

Prenons un exemple facile : devant la frustration de son besoin d’attachement, l’enfant peut décider de nier et refouler ce besoin pour ne pas souffrir, se « blinder ». Ce mécanisme, d’un côté, lui permet d’éviter la douleur du non accueil… et l’expérience de l’asile psychiatrique ! Mais d’un autre, il lui assurera le plaisir de refuser toute tentative de réparation de la part des parents. Je ne te comble pas et bien toi non plus tu ne me combleras pas. Tu n’as pas besoin de moi et bien je me passerai de toi également. Et, plus tard, ce blindage lui permettra d’infliger au conjoint la même douleur qu’il a connue étant enfant, passant ainsi du rôle de victime à celui de bourreau. Opération agie de façon inconsciente chez les névrosés et délibérée dans la perversion.

 

La psychanalyse nous a appris que notre vie adulte est lourdement conditionnée par la détermination ferme bien qu’inconsciente, à ne pas revivre les douleurs que nous avons vécues. C’est le dénominateur commun de nos névroses. Cet évitement va réduire l’horizon de notre vie, diminuer les domaines que nous allons explorer et donc porter atteinte à la richesse de notre vie.

 

Si nous reprenons l’exemple du blindage, nous pouvons réaliser qu’il va représenter une difficulté majeure au moment où une personne voudra vivre une histoire d’amour.

Par ce que c’est l’attachement qui permet que le couple nous nourrisse, qui permet l’accueil de l’amour de l’autre. Certaines relations orageuses peuvent être comprises sous cet angle là : elles sont le chantier où les deux partenaires sont occupés à abattre les murs qui les séparent.

Mais l’attachement nous rend vulnérable et nous nous trouvons à nous débattre entre l’angoisse de l’intrusion et celle de l’abandon.

 

La proposition que nous faisons aujourd’hui en tant que Sophia-Analyste est que le processus d’autonomie culmine dans la capacité d’accepter une dépendance positive.

 

Mon autonomie fait que je n’accorde pas à l’autre le droit de me détruire- c’est une définition de la dépendance négative  mais par mon attachement je lui donne le pouvoir de me rendre heureux- c’est une définition de la dépendance positive- et j’accepte les fluctuations et les risques que cela comporte.

 

Au fond cette nécessaire « re –vunérabilisation » inhérente au  processus de maturation de la personne et du  couple appartient à toute l’expérience humaine.

 

Prenons un autre exemple : La situation du fils privilégié venu combler les désirs de sa mère peut constituer une autre forme de blindage qui s’opposera à la maturation de sa personne et à sa possibilité de vivre une expérience de plénitude dans son couple.

 

On pourrait dire que cet homme  «  blindé »  de l’amour de sa mère, ayant tout ce qui lui faut notamment en matière de soutien narcissique, peut adulte ne pas comprendre l’importance de s’attacher à sa compagne. Accepter de s’attacher comportera de quitter l’omnipotence consciente ou inconsciente dans laquelle il se trouve.

Bien souvent cet homme conduit par son besoin de grandir, d’accomplir son destin d’homme, se choisira une épouse particulièrement difficile, exigeante c-à-d blessée.

Et c’est dans la confrontation aux difficultés de la relation que cet homme sera amené

à quitter la sécurité de l’amour maternel acquis pour conquérir celui de son épouse et accepter de s’attacher à elle comme essentielle à son bonheur.

 

 

 

Il reste à aborder ici un thème cher à Antonio Mercurio: L’ homme comme artiste de sa vie ou faire de sa vie une œuvre d’art : le projet de l’être humain. Il est évident que le thème de l’attachement est intrinsèquement lié à l’amour et à la capacité d’aimer. La première condition pour savoir aimer un autre ou des autres est de d’abord savoir s’aimer.

Savoir s’aimer est souvent confondus avec de l’égoïsme ou de l’égocentrisme. Cette confusion trouve son origine dans la pensée religieuse ou aimer les autres ( aimer vous les uns les autres  commandement) et plus encore aimer tous les autres étaient assortis de la terreur de l’enfer si l’homme ne s’y soumettait pas.

 

Pour la Sophia-Analyse, la qualité d’un être humain est fondée sur la qualité de deux relations : la relation avec soi-même et avec l’autre  derrière cela avec les autres et avec le monde.

 

Si nous pouvons être disponible, charitable pour un grand nombre, nous ne pouvons aimer indistinctement tout le monde quand Aimer signifie développer le bien des personnes aimées et jouir de ce développement dans la réciprocité.

 

Ainsi Antonio Mercurio ne peut souscrire à l’idée que l’homme puisse se réaliser en tant que personne s’il n’est pas capable de réaliser l’amour pour un partenaire, en plus de l’amour pour les autres. Cet amour n’est pas l’état amoureux, ni l’amour symbiotique, ni l’amour passion bien connu dans la littérature.

Il est la décision de construire une relation de couple dans l’acceptation d’un attachement réel pour passer de l’incapacité d’aimer à la capacité d’aimer. 

L’amour pour les autres ne met pas autant en crise mon narcissisme, mon égoïsme que l’amour pour un partenaire. Il n’y a rien qui mette autant en crise la volonté de pouvoir, de domination appartenant à notre identité phallique (et non à notre identité de personne) qu’une relation à deux.

 

AIMER EST DONC UN POUVOIR À RÉCUPÉRER qui nécessairement  passera par l’acceptation de l’attachement avant que de pouvoir se transformer en don.

 

Il est la volonté de construire le propre bien de la personne aimée, autant que son propre bien. 

Il est la volonté de réaliser à l’intérieur de soi comme dans la relation la synthèse du principe masculin et du principe féminin mais plus encore la synthèse de l’histoire de chacun des partenaires. Ceci constitue l’œuvre d’art et la personne comme artiste de sa vie.

Un dernier exemple : Une fille attendue garçon construira une personnalité masculine….

On dira d’elle qu’elle est un garçon manqué… Adulte confrontée à la vie de couple, alors qu’elle sur valorise le masculin et dans un même temps dévalorise le féminin, son féminin…elle entrera bien souvent en rivalité avec son homme persuadée qu’elle ferait mieux que lui ce qui est d’ordinaire attribué au masculin. Dans cette position la, il est difficile d’imaginer l’existence d’un véritable attachement sinon celui à l’homme raté, le mauvais objet au sens kleinien.

Quelle serait alors la synthèse, l’œuvre d’art possible, dont parle Antonio Mercurio ?

Le premier pas  serait constitué par le travail à la valorisation du féminin comme une façon de penser, de sentir différente  mais égale en dignité venant enrichir la compréhension des phénomènes humains.

Le second pas serait constitué par la transformation de  son attitude de rivalité en une  attitude d’aide et de coopération en  se trouvant  à   aider cet  homme à réaliser pleinement son identité d’homme. 

 

Pour conclure

 

Bien que Bowlby ait pu repérer l’importance d’un bon attachement dans la constitution du sentiment de sécurité et dans la capacité à développer une autonomie réelle ; il semble que nous soyons  échaudé par le manque de disponibilité, les frustrations vécues  pendant la nécessaire dépendance de notre première enfance et par les efforts pour s’accrocher à la vie.

 

Chaque être humain fait ce qu’il peut avec sa douleur et sa colère. 

Et, en tout cas, il fera tout pour éviter la répétition de sa blessure : c’est le dénominateur commun de nos névroses.

 A la suite de cette première édition, l’engagement adulte vécu comme un danger, une prison, une aventure  pleine d’embûches a exaspéré le discours sur l’autonomie créant le mythe mensonger du self made man comme véritable archétype de la maturité.

 

Une grande confusion règne entre autonomie et détachement. L’autonomie consiste à être soi-même dans la relation. Le détachement est l’isolement comme condition indispensable pour être soi-même ignorant  que ce n’est que dans la confrontation que se précise et se renforce notre liberté et notre identité. Sans la confrontation à l’autre de par l’attachement qui nous relie à lui, l’expression   « être soi-même » n’aura pas de contenu précis.

 

Le processus d’autonomie ne conduit pas à l’isolement, mais à la capacité de réaliser des relations importantes où, chacun gardant son identité, peut la mettre au service de son  propre projet, du projet de l’autre, du couple, de la famille et de la société.

 

Dans l’idéologie du détachement  présenté comme une demande d’autonomie, l’autre n’est jamais reconnu dans un rôle positif. Cela crée une attitude paradoxale où nous vivons un fort attachement à l’autre comme négatif ou dangereux.

 

Attachement au mauvais objet et détachement concourent tous deux à la construction d’une société ou l’individualisme prend le devant de la scène.

Cela laisse chacun dans une solitude que l’absence d’appartenance voire l’incapacité à ressentir notre appartenance à l’Humanité, à la vie ne fait que renforcer.

 

Chaque individu est ainsi renvoyé à lui-même pour produire son existence,  construire sa cohérence et la stabilité  que normalement le sentiment d’appartenance issu de la capacité à s’attacher assure.

 

Enfin dans le refus de reconnaître tout besoin de dépendance – où l’autre est reconnu dans un rôle positif -, beaucoup vont réaliser des relations symbiotiques inavouées, où ils s’approprient de la vie de l’autre pour l’asservir à la satisfaction de ses propres besoins, selon le modèle archaïque du Moi Fœtal.

 

Freud et Mélanie Klein proposent l’idée que la haine précède  l’amour dans l’évolution psychique. Le risque est d’y rester à jamais !

Nous nous trouvons aujourd’hui, à nouveau, confrontés à la place que prend la haine dans le discours,  dans  le « populisme », maladie de la démocratie et le « Jihadisme » maladie de la religion. 

 

Que faire devant de tels développements si ce n’est redonner importance et valeur à l’amour et ce faisant à l’attachement ? 

 

Ce n’est que  l’importance de nos liens qui peut contenir et juguler la puissance de la haine  comme le rappelle Hélène  l’Heuillet  dans son essai  « Tu haÏras ton prochain comme toi-même ». 

 

L’attachement est l’acceptation de l’importance de l’autre pour notre développement personnel et notre joie de vivre. Et cette acceptation comporte implicitement la volonté de le soigner, et d’avoir  des égards envers lui.

 

Et ceux qui s’adressent à nous vont être aidés à récupérer le paradigme intra-utérin  – où la volonté de construire sa propre individualité se conjugue avec la libre disponibilité de l’autre à la favoriser-, comme le paradigme de toute situation humaine où la vie se développe et le processus de maturation s’active au creux même de l’attachement !

 

 Si en tant qu’adultes, nous nous aimons vraiment, nous devons – à l’aide du concept de réciprocité – être capables de créer des relations positives dans un attachement reconnu et une autonomie  rassurée  où chacun pourra recevoir l’amour qui le  fait vivre. Il nous appartiendra de le déployer dans toutes les sphères de l’activité, de l’investissement humain afin d’inaugurer un réel changement des valeurs de la société humaine.

 

« Le Bonheur individuel se doit de produire des retombées collectives faute de quoi la société n’est qu’un rêve de prédateur ».

 

 

                                                                                               Dominique Lippens